www.theatredelatortue.com


"Alors ? Tu as tué ton père ?"

La question monte dans un lieu déshérité, un nulle-part que hantent une balancelle rouillée, une pile de cageots, un billot sur parpaings, un gramophone et, trônant telle une idole, une vénérable pompe de station-service américaine. Celle qui la profère ? La mère : salopette tachée, bonnet informe, mitaines, bottes de caoutchouc et la voix de rogomme d'une femme en déshérence habitée par la colère et la désillusion. Celle à qui elle s'adresse : sa fille, bien grande pour sa jupette trop courte de fillette, ses couettes et ses mi-bas rayés façon abeille, passant la tondeuse sur la pelade environnante.
Pas simple, la relation de ces deux-là, toutes nouées autour du souvenir d'un père dont on ne saura jamais vraiment qui il était, ce qu'il fut et pourquoi il n'est plus là. La mère lui voue une haine tendrement bichonnée, entretenue quotidiennement par le remâchage de griefs réels ou pas. La fille, une adoration trouble depuis qu'il lui a rendu le cordon ombilical conservé depuis sa naissance. L'une grommelle, vitupère, questionne : "Tu tuerais ta mère ?" L'autre imagine, entre crises d'exaltation et de fureur haletante – "Un jour, je serai comme toi."
Et les reproches fusent et les insultes et les crachats, entrecoupés de moments de rémission où surnage le sentiment d'un amour compliqué, embarrassé de tout le poids de vies ratées. C'est qu'elle coûte cher, la liberté, cette liberté gagnée loin des hommes détestés mais un peu aimés quand même – à tout le moins désirés, à son coeur défendant. Alors quoi ? Les tuer tous, peut-être, ne serait-ce que dans l'exaltation du fantasme, massacrant à coup de hache un poulet emblématique tout en rêvant d'un monde sans hommes, un monde de femmes. Et toujours fuir ce réel qui les effraye tant à chaque fois que se laisse entendre un lointain bruit de moteur.
"C'est une conversation de mère à fille, ça ?
– D'homme à homme, Maman, d'homme à homme."

"Mais si l'amour existait ? – Ça se saurait."

Deux nouvelles femmes, donc, recroquevillées autour du même creux laissé par l'homme absent, enfui ou chassé, et une double relation ambiguë de femme à homme et de mère à fille. On laissera aux amateurs le soin de déterminer tout ce qui, dans le texte et le jeu, semble relever de références plus ou moins directes à la psychanalyse et à la quête de soi. Rien de moins univoque, en tout cas, que cette tambouille d'amour et de haine, de souvenirs attendris (peu) et de reproches excessifs (nombreux), de chicores et de complicités dont l'alternance révèle peu à peu la vérité des personnages : une peur incoercible, une véritable terreur ressentie à l'égard non des hommes, mais d'un monde qui n'a pas eu pour elles les tendresses espérées. Chacun lui supposera la cause qui lui convient, puisque le texte n'en laisse rien deviner.
Il faut en tout cas un petit temps avant d'accepter ces deux figures, tant Giancarlo Ciarapica les a voulues dansant sur le fil étroit séparant le portrait de la caricature. Tout en elles est outré, des allures de camionneur mal dégrossi de la mère aux minauderies troubles d'une fille qu'on croirait sortie d'un anime japonais. Un choix très conscient : il traîne en effet dans Entre père et mère des accents à la fois cruels et grotesques qui rappellent invinciblement les comédies italiennes à la satire acide des années soixante et soixante-dix – ceux, par exemple, d'Affreux, sales et méchants d'Ettore Scola (1976), où Nino Manfredi et consorts portaient ces mêmes traits de bouffons cradingues dans un décor de bidonville. Et, pour les côtés plus apaisés, un absurde délicat et distancié que portent un décor sans trop de justifications, des déplacements aux cheminements tortueux à l'excès, des naïvetés inattendues.
Alors on finit par y croire, le texte imposant peu à peu ses traverses, ses retours et ses pas de côté, au fil d'un jeu dont le trait large et pour ainsi dire graphique camoufle les ciselures. Y croire comme à cette liberté à laquelle mère et fille ne cessent de rêver, incapables de la trouver dans le noeud serré de leurs vies entrelacées. ||

Jacques-Olivier Badia


________________________________________________________